LE DRAME DE MILLAS AU TRIBUNAL

Le procès de la conductrice du car scolaire, percuté par un TER le 14 décembre 2017 à Millas (Pyrénées-Orientales), s’ouvre lundi. Six collégiens étaient morts et 17 autres avaient été blessés.

LA BARRIÈRE du passage à niveau n°25 était-elle abaissée ou levée ? La conductrice du car aurait-elle dû ne pas travailler ce 14 décembre 2017 ? Pourquoi d’autres responsabilités ont-elles été écartées par les juges d’instruction ? A partir de ce lundi 19 septembre et jusqu’au 7 octobre le tribunal correctionnel de Marseille (Bouches-du-Rhône) va se pencher sur les circonstances de l’accident de Millas (Pyrénées-Orientales).

Cette terrible collision entre un bus scolaire et un TER avait causé la mort de six adolescents et en avait blessé dix-sept autres, alors qu’ils rentraient chez eux, à Saint-Féliu-d’Avall, après leur journée de collège à Millas. Le drame avait ému la France entière, bouleversée par les images du car éventré gisant sur les rails. Ophélia, 13 ans, Teddy, 11 ans, Diogo, 11 ans, Yonas, 11 ans, Loïc, 11 ans et Allan, 12 ans, avaient perdu la vie.

En janvier 2022, au terme de quatre ans d’instruction, les magistrats du pôle accidents collectifs du tribunal judiciaire de Marseille ont ordonné le renvoi en correctionnelle de la conductrice du bus. Jugée pour "homicides et blessures involontaires", Nadine O., 53 ans, comparaît libre sous contrôle judiciaire. Elle encourt une peine de cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. "Il ne fait aucun doute que l’inattention et l’imprudence (de la conductrice) sont à l’origine directe et certaine de l’accident", concluaient les juges, pour qui l’enquête a établi que la barrière était fermée.

Les parents attendent "une vérité"

"Je n’ai pas vu de voyant et je n’ai pas vu de barrière. Je n’ai pas senti d’impact", avait maintenu Nadine O., en invoquant un blocage de sa mémoire après le choc. Ses avocats, Mes Louis Fagniez et Jean Codognès, indiquent "ne pas souhaiter s’exprimer avant l’ouverture de l’audience, par respect pour les victimes et afin de réservier à l’enceinte judiciaire (leurs) premiers propos".

En raison de la durée du procès et de la distance, une salle de retransmission a été installée au palais des congrès de Perpignan pour permettre aux proches des victimes de suivre les débats. Quelque 120 parties civiles sont jusqu’ici constituées. Un planning provisoire prévoit que les enfants rescapés qui souhaitent prennent la parole dès ce mardi 20 septembre, les dépositions des autres parties civiles étant prévues la seconde semaine - ce qui implique qu’elles se rendent à Marseille pour témoigner. "Les soucis de logistique s’ajoutent à une échéance déjà très anxiogène pour les familles", regrette Sophia Seco, directrice générale de la Fenvac, l’une des associations partie civile.

"Je me dois d’aller à Marseille car j’irai jusqu’au bout pour mon fils", annonce Sandra Chinaud, mère de Teddy, 11 ans, décédé à l’hôpital. Du procès, cette maman confie "ne pas attendre grand-chose", sinon "que la justice fasse son travail et reconnaisse les différentes responsabilités". "Ma cliente et toute sa famille appréhendent bien sûr cette échéance car ils vont devoir revivre les derniers instants de Teddy durant trois semaines, souligne leur avocat Me Eric Moutet. Mais ils en attendent aussi une vérité, au moins judiciaire, su les causes de cet accident, et en particulier des réponses aux questions qu’ils continuent de se poser sur un certain nombre de points techniques."

Avocat de la Fenvac et de sept familles de victimes, Me Gérard Chemla rapporte qu’"une sensation d’injustice" anime nombre de ces proches. "Ils ne se satisfont pas de l’ordonnance de renvoi. (...) Le fait que la SNCF ne soit pas dans la procédure les chagrine", note-t-il. "Cela leur donne le sentiment qu’aucun enseignement ne sera tiré de cette catastrophe, notamment quant au caractère très accidentogène des passages à niveau", renchérit Sophia Seco. Les juges avaient estimé que ni la responsabilité de la SNCF ni celle du conseil départemental des Pyrénées-Orientales, gestionnaire de l’aménagement d’une intersection réputée dangereuse, ne pouvaient être établies.

"Un déni important" de la conductrice

Les familles redoutent par ailleurs le face-à-face avec Nadine O., chez qui l’un des experts psychiatres a constaté "un déni important des éléments de la réalité". "Elle n’a jamais concédé qu’elle avait pu commettre une erreur", rappelle Me Chemla. "Va-t-elle exprimer un mea culpa ou rester sur une ligne de défense où elle fait comme si elle n’avait pas été là ce jour-là, ce qui est blessant pour tout le monde ?" s’inquiète Alain Agte, père de Gauthier, 14 ans, l’un des enfants grièvement blessés. "Elle n’aurait jamais dû conduire ce jour-là, jour anniversaire de la mort de son père et avec les traitements qu’elle prenait", estime le président de Millas 14 décembre 2017, l’une des deux associations des familles de victimes.

Au terme de nombreuses expertises, les juges avaient écarté l’hypothèse d’un effet du somnifère prescrit à Nadine O. sur ses capacités de conduite et refusé toute mise en cause de son médecin traitant, comme le réclamaient certaines familles. Sur les raisons de son "imprudence et de (son inattention", ils laissaient au tribunal le soin de trancher parmi ces pistes : une "conduite quelque peu soutenue ce jour-là", l’effet d’une routine sur un parcours d’habitude (26 franchissements par semaine), le souvenir du décès de son père, mort un 14 décembre, et un possible rendez-vous amoureux. "Plusieurs réponses sont possibles", écrivaient-ils.

A l’instar de Sandra Chinaud, qui estime que "le procès (de la conductrice) a commencé au premier jour", Alain Agte n’entend pas l’accabler : "La peine, elle est déjà là. Elle va souffrir toute sa vie." Il se rendra à Marseille, avec son fils, aux premiers jours du procès. "On y va sans pression. On ne changera rien à ce qui va s’y passer ou pas", dit-il. Pour Gauthier, âgé aujourd’hui de 19 ans, qui "plutôt va bien" malgré d’importantes séquelles, l’enjeu est différent.

"Gauthier veut y être parce qu’il n’a plus de souvenirs, explique son père. Il espère les reconstruire avec ce qui va être évoqué."

Crédit photos : Document BFMTV. //// Article rédigé par PASCALE EGRE pour le Parisien 19/09/2022

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