PROCÈS DE LA CATASTROPHE DE BRÉTIGNY : "CE QUE JE RESSENS, C’EST QUE LE TRAIN N’EST PLUS SUR LES RAILS"

Ce sont des récits d’une vie qui bascule, en quelques secondes. Les parties civiles qui sont venues témoigner, ce mardi matin, au procès de la catastrophe de Brétigny-sur-Orge, démarrent souvent par le même souvenir : celui d’une vie bien réglée, ponctuée d’allers-retours réguliers à Paris pour le travail, de trains souvent en retard. De la satisfaction, aussi, ce jour-là, pour beaucoup, d’avoir réussi à prendre l’Intercité de 16h53 pour rentrer retrouver ses proches, en ce vendredi soir : "J’ai écrit à mon compagnon pour lui dire que nous partions à l’heure et que nous allions pouvoir fêter mon anniversaire", se souvient une jeune femme. Une douce routine, qui vole en éclat une vingtaine de minutes plus tard, lorsque la rupture d’éclisse fait dérailler la rame, en gare de Brétigny.

"À 17h10, je m’entends dire à ce monsieur assis en face de moi ’Que se passe-t-il, on décolle ?’, ’Mais non, on déraille’, me dit-il", raconte une passagère, Dominique, dans une lettre qu’elle fait lire à l’audience, trop traumatisée pour venir témoigner en personne. Un autre voyageur, Philippe, était dans la voiture qui est montée sur le quai : "J’ai une formation technique. Pendant 10, 15 secondes je pense à une décélération brutale. Soit on a rencontré un autre train, soit on a heurté un mur. On se prépare à mourir", raconte celui qui dit avoir choisi le train "par confort et sécurité". "D’un seul coup, vous ne savez plus ce qu’il se passe. Ce que je ressens, c’est que le train n’est plus sur les rails", ajoute un autre.

"Pourquoi eux et pas nous ?"

Des récits du drame souvent entrecoupés de silences, de sanglots. "N’ayez pas peur des mots. L’émotion doit être mise en mots pour être comprise", avait encouragé, en début d’audience, la présidente Cécile Louis-Loyant. Certains mots reviennent régulièrement dans ces témoignages : "poussière", "cris", "bagages qui volent". À travers eux perce un sentiment d’urgence : la nécessité de sortir à tout prix. "Je m’assieds sur le parapet, et là, sous le wagon, je vois un corps", témoigne un rescapé.

Nathalie a dû changer de train, après avoir raté le précédent. À la barre, elle se remémore ses mots sur le parking de la gare : "J’ai dit à la personne qui m’accompagnait, ’c’est pas grave, y a pas mort d’homme, ce n’est qu’un train’". Blessée par les éclats de verre, elle décrit, depuis l’accident, des problèmes de sommeil, de dos, la peur de monter dans une voiture en tant que passagère. Quant au train…"je trouve un moyen d’esquiver, dès que je peux, je prends la voiture. Ma fille le reprend, on dit que c’est le moyen le plus sûr, j’ai essayé de la convaincre". Après le drame, la SNCF lui a renvoyé ses affaires. Dedans, son maillot de bain déchiré. "Ils l’avaient lavé, ça partait d’une bonne intention, mais ça a été un coup".

Tous décrivent cette angoisse qui les hante depuis le 12 juillet 2013. Le "parcours du combattant" avec les experts, les difficiles indemnisations, pour certains. "J’ai perdu mon insouciance", dit un homme. Et le sentiment de culpabilité qui les habite, face aux morts. "Pourquoi eux et pas nous ?", s’interroge Dominique, qui témoigne par écrit. Ludovic, "voiture 4 - place 67", y pense beaucoup : "J’ai eu de la chance mais je n’étais pas assis à ma place. Peut-être qu’à la mienne il y avait quelqu’un et que…". Il s’interrompt.

"Je travaille à aller dans une gare"

Aux témoignages des passagers viennent s’ajouter ceux des parties civiles qui ont perdu un proche. À l’image de la famille du couple d’octogénaires fauchés en gare par une voiture. Leur fils, Thierry Gomes, président de l’association de victimes, évoque avec émotion la "voiture numéro 6 qui a balayé ce quai". Il avait invité ses parents chez lui, à Orléans, pour le week-end. Le couple, encore plein d’énergie, avait refusé que l’on vienne le chercher à Brétigny, et s’apprêtait à prendre le RER direction Paris. "Ils étaient en pleine confiance, sur ce quai". Malgré l’impossibilité de joindre ses parents, leur fils s’accroche au moindre espoir. Ce n’est que le dimanche midi qu’il apprend "par les média", qu’un couple d’octogénaires est mort dans l’accident. Un moment "effroyable, irréel, atroce". À la barre, la fille des victimes s’interroge : ses parents ont-ils souffert ? Ont-ils vu arriver le train ? Ont-ils su ce qui allait leur arriver ? Depuis la disparition des grands-parents, leurs enfants et petits-enfants ne se voient presque plus. "La famille n’est plus, mais la douleur est bien présente", juge une petite-fille.

Beaucoup des 184 parties civiles ont souhaité témoigner "pour que cela ne se reproduise plus" : "J’espère, pour les futurs usagers, que le nécessaires sera fait", souhaite Nathalie, tandis que Philippe pense à ses filles qui "prendront le train toutes seules"

Pour lui, monter dans une rame reste une épreuve. Il privilégie la voiture, même s’il a conscience que c’est "moins sûr". Dominique, elle, n’a toujours pas pu reprendre un train. Elle essaye, pourtant, comme elle le confie, dans sa lettre au tribunal : "Je travaille depuis deux mois à aller dans une gare, puis à aller sur le quai. J’ai réussi il y a deux semaines à monter dans un train à l’arrêt, et à en descendre aussitôt. Prochaine étape : un trajet court. Je serai dans le train qui roule. Bientôt, j’espère". Avant de signer : "Dominique, Voiture 2. Place 32".

Crédit photos : Date : 31 mai 2022 Auteur : Ariane GRIESSEL Source : franceinter.fr

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